J’ai 18 ans. Maintenant. À l’instant où j’écris ces lignes, 18 ans exactement se sont écoulés depuis que je suis sorti tête la première du vagin anormalement agrandi de ma mère un Mardi 5 Août 1991 naissant, à une heure du matin. Aujourd’hui, Mercredi 5 Août 2009, 1h01 (déjà), confortablement installé sur les couettes moelleuses de ma chambre douillette, un trip-hop de qualité déroulant à faible volume sur les enceintes (Tricky, wispect), j’écris ces quelques lignes.
Nonobstant les bugs intempestifs de mon WordMac cracké qui ferme aléatoirement, surprenant le quidam malavisé qui n’aurait pas sauvegardé son travail, je prends le temps d’écrire et de marquer le coup. Parce que je ne pourrais pas le faire deux fois. Parce que j’ai une leucémie et que je vais mourir dans deux semaines. Non je déconne. Désolé à mes lecteurs leucémiques. De toute façon dans trois semaines cette blague n’aura plus d’importance pour toi.
Je vais essayer de ne pas la jouer instrospection-trip-hop-ambiance ouatée de base, parce que je risque de faire chier mes lecteurs. Il est d’ailleurs amusant/triste de constater que je ne puisse concevoir l’acte d’écrire autrement que comme transitif. J’écris pour. J’écris pour des lecteurs, j’écris pour des échos, j’écris pour mon blog. J’aurais l’air bien con autrement, tiens. Peut-être que j’oserais être plus vrai si j’écrivais seulement pour moi. Peut-être qu’enfin ce que je raconterais aurais du poids, de l’intérêt, un fois que j’aurais abandonné l’idée que je stagne dans une situation d’énonciation perdue au fin fond de la toile et ses maxi-flux en compétition. J’écris pour être compétitif. J’écris pour être lu. Ce qui est finalement amusant est de constater que c’est dans le cas de la situation que j’écris le plus pour « moi ». « Moi » veut se sentir exister, et c’est à travers ces réflexions inutiles qu’il le fait. « Moi » existe par quelques pages html, quelques fragments d’une pensée photographiée à l’instant T. Quelques conneries, aussi. En écrivant pour des lecteurs, pour plaire, pour divertir, j’écris avant tout pour me sentir exister dans le regard de l’autre. Je serais beaucoup plus honnête si j’écrivais de manière désintéressée. Mais c’est bien plus difficile.
Dans tous les cas, j’écris pour l’autre et pour moi. Car je sais que je relirais plusieurs fois ce texte, tel le vieux narcissique qui contemple ses clichés d’enfance l’air nostalgique. Ce texte est, plus qu’une photographie du moment où je bascule théoriquement dans la vie d’adulte, un film de ce moment, un « univers », même, puisque ces lignes occupent actuellement tout mon temps de cerveau disponible, toute ma vie disponible.
Je pourrais dire plus tard à mes petits enfants qu’au moment où je naissais juridiquement en tant qu’adulte, j’étais en train d’écrire, pour marquer le coup, pour débuter une réflexion, un échange entre ma feuille WordMac et moi-même.
Réflexion faite, je ferais peut-être mieux de le dire à Frédéric Beigbeder dans son émission de littérature pétée intello-arty sur Paris Première où j’assurerais la promotion de mon premier livre, « Blénoragie ». On sera tous les deux installés dans des poufs crèmes en buvant de l’Evian. Ce sera une ambiance sympa et respectueuse teintée d’une certaine connivence intellectuelle propice à un humour d’initié. J’aurai 34 ans et ce sentiment plein d’avoir fait quelque chose de ma vie. 16 ans auront passé. Peut-être qu’en rentrant tard le soir chez moi après la fête organisée par une poignée d’amis je caresserais doucement ma bibliothèque USB ainsi que mon sexe du bout des doigts en sortant ce document précieux, premier écrit, première « direction consciente de pensée en vue d’un but » de mon âge adulte. Peut-être pleurerais-je à la lecture de ces lignes, de ces lignes qui se seront transformées en un torrent, un fleuve, un océan de mots sonnants et trébuchants, ricochant entre eux avec malice pour former un tout, un ton émouvant. Peut-être repenserais-je avec fièvre à cette époque déjà lointaine, ce soi-disant âge des possibles où tout était permis, envisageable. Peut-être sourirais-je d’un air béat et content en constatant le chemin parcouru depuis ces 16 ans, depuis ce non-lieu innocent de l’enfance, jusqu’aux lentes mises en marche de l’âge adulte. Peut-être soupirerais-je de soulagement en réfléchissant à ma situation d’alors, mon état de feuille vierge, de pâte modelable à foison avide d’expériences, d’enrichissements, de réelles découvertes. Peut-être rirais-je en constatant la mise en abyme spacio-temporelle assez masturbatoire où je m’adresse doublement à moi-même. Salut Pierre II, j’espère que tu vas bien et que ces 16 années t’ont apporté ton lot d’expériences vraies. Peut-être rirais-je surtout en constatant mon état d’esprit pusillanime de l’époque qui consistait à penser qu’écrire, c’était déjà agir et que l’introspection était le meilleur, et surtout le moins risqué, des voyages.
Mais peut-être pas.
Peut-être qu’au contraire, dans 16 ans, je ne penserai plus à tout cela et que ce texte, cette partie de moi naïve et insouciante qui a pourtant violé tant de chevreuils, aura purement disparue. Reléguée au coin des souvenirs flous et hésitants d’une période floue et hésitante où Pierre I se posait beaucoup trop de questions sans jamais trouver les réponses. Que c’était fatiguant. Heureusement que la vie d’adulte apportera à Pierre I son lot de réponses toutes faites aux angoisses dite « adolescentes ». Heureusement que bien vite, Pierre I n’aura tout simplement plus le temps de flâner et d’écrivoter sur son ordi le soir tard comme il le fait en ce moment. Heureusement que la vraie vie a des horaires qui rattrapent quiconque. Pierre I n’échappera pas aux études, puis aux choix, puis au travail. Alimentaire au départ, bien sûr, puisque Pierre 1,5 nourrira toujours ce rêve mimétique dénué de toute réelle implication personnelle qui consiste en une sorte de tour du monde contemplatif armé d’un sac à dos et d’un calepin dans le style « globe-trotter open et curieux qui voit donc qui vit ». Cela lui semblait tout simplement la meilleure des réponses à son envie, son désir d’agir en bien, de faire quelque chose, bordel, de se sortir réellement les doigts du cul autrement que pour cracher des bouses instrospectives. Alimentaire au départ, bien sûr, et puis finalement bien confortable. Richissime à 34 ans fort d’un poste à haute responsabilité dans une entreprise quelconque dont la charge est la destruction cannibale du monde, je ne vois pas pourquoi je penserais encore aux misérables dérives de ce vieil adolescent, cet adulte neuf, que je ne suis plus. L’opulence, c’est tout. Il faut bien vivre, bordel. Resservez-moi du Veuve-Cliquot Désiré.
Alors que la trame spacio-temporelle de ce récit se confond, se brouille, se distord peu à peu au gré des fréquents changements du temps de la narration et de la personne de l’émetteur, je me sens obligé de vous faire remarquer qu’il est déjà 1h44, augmentant encore plus votre trouble puisque, non, il n’est pas 1h44 pour toi qui me lit MOI. Le temps passe vite quand on s’amuse. Bande-son : Wax Tailor, on est toujours dans du trip-hop scratchy et tranquille, un peu dark sur les bords mais très beau il y a du violoncelle c’est vraiment cool. L’ambiance musicale n’est donc pas du tout, mais alors pas du tout propice à un exercice de destruction en règle de tout contenu, de toute crédibilité par un recours systématique à de jolis contenus grossiers.
Ta chatte béante. Tes lèvres pendantes. Ta cyprine mouille ta moule. J’ai le nez qui coule.
J’ai donc consacré ces 50 premières minutes d’adulte à ne pas commettre l’adultère, selon un très joli mot de François, ce philosophe en devenir, qui nous dit que « l’adultère, c’est tromper l’enfant interrogeant qui est en nous avec le poids destructeurs des responsabilités futiles ». J’encule profondément ce poids, à l’heure où j’écris ces lignes.
Non, rien n’a changé. J’ai 18 ans depuis 52 minutes et je n’ai pas eu de soudain éclair et net sur mes convictions en général, de la Politique Agricole Commune au port du voile en passant par la sodomie, la Turquie, et Josef Fritzl. J’ai 18 ans depuis 55 minutes et je n’ai pas eu de soudaine poussée de responsabilité civique, de souci particulier de ne pas faire de vague, de rester bien à ma place.
J’ai 18 ans depuis 59 minutes et je cherche en vérité depuis le début de ce pavé à caser une punchline qui lie agréablement l’entrée dans l’âge adulte à la permission de voter et de mater du porno hardcore.
Je suis un petit enfant perdu dans le tourbillon vertigineux des questions existentielles. Mais sacré nom d’une pipe, qu’est ce que ça veut dire « être adulte » ?
Être adulte, c’est avoir le droit d’aller élire son Président et retourner se branler sur un gonzo expérimental cambodgien.
Voilà qui me paraît clair et attirant.
Je suis un petit enfant perdu qui vient de se faire violer par la vie. Je ne suis pas consentant. Je veux bien mater du porno et boire des alcools blancs et gerber dans le VIP Room, mais tout le reste me soûle. La chape sociale me soûle. Le civisme me soûle. Les êtres humains besogneux me soûlent. La société me soûle. Et par-dessus je me soûle de devoir m’assumer déjà. Et par-dessus tout je me soûle d’être improductif, stérile.
Allez, c’est décidé, j’éteins, ça suffit pour ce soir. Je n’ai pas produit de pseudo-réflexion inepte sur le poids sociologique de ce « rite de passage » des 18 ans, symbolique, message, antécédents, bla-bla. Ferme ta gueule, j’ai choisi le ressenti, j’ai choisi l’introspection confortable et ouatée comme j’avais dit que je ne le ferai pas. J’ai écrit au fil de la plume, comme d’habitude, sans tricher, même pas, surtout pas sur mon âge.
J’ai choisi d’écrire, et, puisque c’est ce que j’ai l’impression que je fais le mieux actuellement, c’est déjà bien.
J’ai choisi de consacrer ces premières heures qui sont les mêmes car rien dans l’atmosphère n’a changé à l’échange pluriel.
3 morts du SIDA. 4 naissances. 10 avortements. 8 viols. Tout ça en même temps sur le plateau de tournage de Porno Déviant Saison III La revanche du Trou Balourd.
Non, le monde n’a pas changé, ne s’arrêtera pas de tourner, et quelque part dans ce monde, en France, il y a un « jeune » qui essaie de s’arrêter deux secondes pour réfléchir, ou, à défaut, ressentir. Il connaît quelques difficultés et sombre facilement dans la jolie phrase à deux balles, les tournures faciles, les métaphores oiseuses et les insanités scabreuses.
Pardonnez-le.
Pardonnez-moi car j’ai pêché, et je repêcherai : mon porno m’attend.
Ziva.

